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Work in progress
Les Protagonistes


«FACCIA A FACCIA, VENNI, VIDI, VISSI»

« Faccia a Faccia, venni, vidi, vissi », littéralement traduit de l’italien par « face à face, je suis venu, j’ai vu, j’ai vécu », est élaborée autour du détournement de la célèbre expression latine*. Cette exposition est une déambulation dans laquelle Sarah Trouche explore la plasticité de la notion de résilience.

Ce projet a vu le jour suite à la violente agression de l’artiste lors d’un projet à l’étranger et qui a failli lui couter la vie. Ce traumatisme l’a amené à ré-apprivoiser son corps, qui était jusqu’ici, son principal outil de création. A partir de cet événement très personnel est né l’envie de réfléchir à la résilience, qui désigne à l’origine, la capacité pour un corps ou un système quelconque à retrouver ses propriétés initiales après une altération. Le psychanalyste et neuropsychiatre Boris Cyrulnik popularise ce terme en France et voit la résilience comme processus de dépassement et un vecteur d’espoir. C’est justement au sein de ce principe de sublimation, comme définit par Boris Cyrulnik, que l’artiste Sarah Trouche nous plonge.

Au fil de la visite, le spectateur découvre des traumatismes contemporains (situation géopolitique, héritage colonialiste, terrorisme etc.) et personnel de l’artiste, qui se font face dans une véritable chorégraphie mémorielle et dans laquelle, le corps de protestation et de dialogue devient un procédé de commémoration.

Le titre de l’exposition révèle d’ailleurs à demi-mot ce passage d’une temporalité à une autre : du traumatisme collectif au personnel dans le processus mnésique. Plus encore, ce titre met en lumière l’enjeu du dialogue avec l’Autre.

Ce jeu avec l’expression latine laisse entrevoir les différents tandems : « corps et temporalité », « traumatisant – traumatisé » afin d’illustrer l’idée de mouvement et de dépassement du trauma. Ainsi, symboliquement, les rapports duels sont renversés pour finalement se faire face et ouvrir un dialogue possible vers un futur plus radieux.

Sarah Trouche manie habillement les différentes étapes du processus de résilience et leurs répercussions émotionnelles. En effet, elle interroge ici la question du « ressenti » durant les phases traumatiques. Au fil de vos pas … vous tomberez au seuil du souvenir à travers des dessins d’ombres… vous respirerez des odeurs faisant échos au principe réminiscence… vous ferez face au principe de résistance et celui de dépassement, pour finalement vous laisser séduire par cette chorégraphie cathartique.

Le spectateur assiste à une véritable performativité du corps et semble plongé au cœur même d’un processus de transformation, de mutation, comme le souligne les jeux d’ombres et de lumières présents dans l’exposition. Des corps morcelés, des ombres, des odeurs, des souvenirs incomplets, des traumas figés et parfois dépassés font éclore un véritable jeu de « résurgences » mis en place par la scénographie. Omniprésent, le corps morcelé, démantelé semble avoir tour à tour le rôle d’occulter ou de faire resurgir les traces mnésiques et ainsi devient une véritable allégorie du principe de résilience.

 

Les œuvres sont ici érigées comme autant de témoignages et montrent avec délicatesse les liens qui se tissent entre différents évènements et leurs impacts sur notre relation à l’autre et à soi-même. En filigrane, cette exposition permet de réfléchir à la représentation sociale et politique du corps féminin conjointement à un principe de transmission et de mémoire.

Cette exposition est alors l’occasion d’emmener la réalité politico-sociale vers un acte poétique dans lequel le corps, outil mémoriel, sonne comme un besoin d’utopie...

Commissaire d'exposition: Madeleine Filippi

 

Sans titre, sculpture, 24 têtes en savon végétal et colorant naturel, 27 x 15cm, 2017
Sans titre, sculpture en bronze, 26 x 19cm, 2017

Ces œuvres sont nées suite à une action performative dans la forêt où l’artiste a tiré vingt-quatre têtes en savons moulées à son effigie.

Le choix des matériaux est très important. Les têtes en savon qui, rappelons le, à la même densité que le corps humain, font face à une tête en bronze. Ce dialogue entre ce qui demeure et ce qui disparaît avec le temps illustre ainsi parfaitement la représentation symbolique d’un trauma figé et plus exactement de son dépassement. L’artiste joue à la fois avec les propriétés du bronze et sa valeur symbolique. Reconnu pour sa robustesse et son aspect pérenne, il demeure un matériau difficile à manier qui peut évoluer selon les différents traitements. Il est ici impossible de passer à côté de la référence aux masques mortuaires romains et leurs dimensions commémoratives. Cette tête perforée d’une balle de fusil, aux traits de l’artiste, induit un rapport au temps particulier : celui du recueillement et de la trace d’une action traumatique.

 

Sans titres, sculpture en céramique biscuit et cristal, 175 x 56cm, 2017

Suite à la rencontre des femmes de l’association « Syrien ne bouge agissons » qui réunis des mères dont les enfants sont partis faire le djihad, Sarah Trouche a imaginé plusieurs œuvres pour traduire l’état psychique de ces femmes.

Le choix des médiums sable, sqartz rose et cristal sont des matériaux qui, symboliquement, évoquent une grande fragilité, une érosion. Parallèlement, l’artiste se plait à les mettre face à des actions de lutte et de soutien avec ses cordes tirées, cette chaine qui fait « lien » et les mains qui « retiennent ». C’est finalement une vision à la fois très réaliste et d’une grande poésie que nous offre ici l’artiste pour évoquer ces oubliés, les mettre en lumière dans leur processus de lutte et de combat permanent pour retrouver leurs enfants. Elles s’accrochent, pour les maintenir et faire face à l’impossible.

Sans titres, dessins au fusain sur papier de soie, 250 x 193cm, 2017

Empreintes du corps de l’artiste à échelle humaine. Ces silhouettes font échos aux angoisses nocturnes, à ces traces mnésiques du trauma qui nous hantent pendant le sommeil. Ces ombres féminines en lévitation interagissent avec le public aux grés des courants d’air. Sarah Trouche joue encore une fois avec la dualité des médiums et illustre ainsi le principe de sublimation au sein du processus de résilience. Le fusain, ce bois brûlé donc mort, redonne vie aux corps à travers l’acte créatif. Le papier de soie, plus souvent utilisé pour protéger ou envelopper est ici froissé et fripé par les coups de fusains que l’artiste lui assène.

L’artiste met en place une véritable chorégraphie proche de la transe et dans laquelle le corps féminin est tour à tour angoissant et insoumis.

Sans titres, dessins, sang de l’artiste sur papier buvard, 78 x 67,5 cm, 2017

Ces dessins fonctionnent comme les dessins automatiques des surréalistes. L’artiste se laisse guider librement par son inconscient et n’hésite pas à revenir ajouter des détails à la manière d’un travail introspectif. Sarah Trouche nous plonge ici dans le souvenir d’un trauma. Le choix des médiums renforce cette idée. Ce sang met en évidence une douleur physique et un rapport médical sur ces papiers buvards pourtant censé emmagasiner et éviter les tâches.

L’univers féminin, omniprésent dans ces œuvres (mamelles, vulves etc.), et cette dualité des médiums semblent souligner une lutte du corps et de l’esprit face à une maternité possible ou impossible.